8.
Espionnage
27 août 1981
Voilà une semaine que je suis revenu en Écosse. Quel paysage désolé et désolant… Ai-je jamais été heureux ici ? Grania n’a pas changé, elle ne fait que se lamenter ; tandis que nos enfants fourrés dans ses jupes ne cessaient de pleurnicher, elle m’a accueilli en m’annonçant qu’il pleuvait depuis dix jours, que la toiture fuyait, que la maison empestait l’humidité et que je devais concocter une potion pour la petite Iona, qui avait mal aux dents. C’est un miracle qu’elle ne m’ait pas aussi demandé de faire cesser la pluie. Dire qu’elle était une sorcière prometteuse avant d’être mère. À présent, elle n’est plus bonne à rien et tout repose sur mes épaules. Une demi-heure à peine après mon arrivée, j’étais déjà parti au pub. Et j’y passe mes journées. Je ne supporte pas de vivre dans ma propre maison. Je ne supporte pas de vivre sans Maeve.
La nuit dernière a été la pire de toutes. Les deux petits étaient malades : Kyle était fiévreux et Iona vomissait tout ce qu’elle avalait. Comme Greer était toujours à Ballynigel, on m’a appelé pour diriger un cercle. À mon retour, Grania a hurlé comme une harpie. Comment pouvais-je la laisser avec deux enfants malades ? Le sort de mes propres enfants m’indifférait-il donc ? Je n’avais plus la force de mentir. « Oui, lui ai-je répondu. Et le tien aussi. » Elle m’a giflé, et j’ai dû me retenir de la frapper en retour. Je l’ai traitée de mégère, de laideron. Et ses pleurs m’ont énervé davantage encore. J’ai fini par l’emmener au lit pour ne plus l’entendre. C’était épouvantable. L’image de Maeve m’a obsédé du début jusqu’à la fin.
Aujourd’hui, Grania se pose encore en victime. Je n’ai qu’une envie, la faire taire pour de bon… mais je perdrais alors la possibilité de diriger un jour Liathach à sa place.
J’éprouve tellement de rage qu’une aura rouge flamme nimbe tout ce que je vois. J’en veux à Maeve de m’avoir rejeté pour des questions de morale, je m’en veux d’avoir épousé Grania alors que j’aurais dû me douter que Maeve m’attendait quelque part. Et j’en veux à Grania d’être la fille de sa mère.
Elle vient de m’annoncer qu’elle sentait déjà un frémissement de vie dans ses entrailles, après notre étreinte pathétique de la nuit passée. « Ce sera un garçon », m’a-t-elle appris. Son regard plein d’espoir m’a donné la nausée. « Comment allons-nous l’appeler ? – Killian », lui ai-je répondu. Cela signifie « conflit ».
Neimhich
* * *
J’étais bien contente de me retrouver seule à l’appartement. Il me fallait un peu de temps pour me remettre des accusations de Robbie. Une fois le choc passé, la colère m’a envahie. Comment pouvait-il penser que j’avais nui à cette pauvre femme ? J’avais cru qu’il serait assez fort pour supporter ce qui lui échappait. Mais non, il avait cédé à la panique et refusé d’écouter mes explications.
Pourtant, malgré moi, je me sentais un peu coupable. Plus qu’un peu, même. Robbie n’avait pas tout à fait tort. De plus, je n’avais pas tenu la promesse que j’avais faite à Hunter.
J’ai sorti la montre que Ciaran avait offerte à ma mère, puis j’ai tiré sur le remontoir orné d’un rubis. Marcherait-elle encore après toutes ces années ? Oui, un léger tic-tac le prouvait.
Cet objet valait-il la peine que je me dispute avec Robbie ? Sans aucun doute. Jamais je n’aurais pu laisser ce trésor dans cet horrible appartement, pas plus que je n’aurais pu laisser le Livre des Ombres de ma mère chez Selene.
Assise en tailleur sur le canapé, j’ai tenté de me calmer. Il fallait que je me réconcilie avec Robbie. Après la crise que j’avais traversée avec Bree, je ne voulais pas le perdre, lui aussi. Avec des excuses mutuelles, tout s’arrangerait. Il devait comprendre que j’étais toujours la même, la Morgan qu’il connaissait et en qui il avait confiance.
C’est pourtant faux, a murmuré une petite voix dans ma tête. Tu es une sorcière de sang, et seul un de tes semblables peut te comprendre.
De nouveau, je me suis demandé pourquoi j’avais voulu récupérer la montre. Était-ce parce que Maeve y tenait tant ? Ou étais-je fascinée par le fait que c’était Ciaran, son muìrn beatha dàn, l’homme qui avait fini par la tuer, qui la lui avait donnée ?
Soudain, mes sens de sorcière m’ont avertie que Hunter approchait. J’ai respiré à fond pour apaiser mon cœur tourmenté. Je n’étais pas prête à évoquer cette histoire avec lui ; j’étais certaine qu’il se rallierait à Robbie et qu’il serait horrifié d’apprendre que je détenais un objet ayant appartenu à Ciaran.
J’ai glissé la montre dans ma poche avant d’aller ouvrir la porte.
— Alors, comment s’est passée ta journée ? lui ai-je demandé.
— Plutôt mal, a-t-il soupiré en me prenant dans ses bras. Et toi ?
— Plutôt bien. Tu n’as pas trouvé l’immeuble ?
— Non, pas encore. Mais je vais continuer à chercher. Je voulais juste te prévenir que je ne serai pas là ce soir pour le cercle. Les autres sont rentrés ?
— Non. Nous sommes seuls.
— Que la Déesse en soit louée, a-t-il murmuré en me serrant fort, tandis que nos énergies s’alignaient l’une sur l’autre.
— Mmmm, ai-je ronronné. Ça me manquait. Je crois que j’en ai assez de la vie en communauté.
Il a ri.
— À vivre entassés les uns sur les autres, on finit par se taper sur les nerfs, c’est normal… Imagine ce que c’est de grandir au sein d’un coven où, à chaque instant, tout le monde sait ce que l’on ressent. Voilà pourquoi New York grouille de sorciers fugueurs.
Il s’est débarrassé de sa veste et nous avons gagné la cuisine pour nous servir à boire.
— Je suis dans une impasse, Morgan. Killian demeure introuvable. Dis-moi que je ne l’ai pas imaginé…
— Si ce sorcier arrogant n’existe pas, alors nous avons été victimes d’une hallucination collective…
— Comment ça, « arrogant » ? Tu ne le trouves pas… attirant ? m’a-t-il demandé avec un demi-sourire.
— Non, ai-je répondu en toute honnêteté. Il m’a fait une bonne impression ; il est drôle. Par contre, il m’a semblé un peu trop égocentrique.
— Franchement, ce type me sort par les yeux, a-t-il avoué. Mais pas au point de le laisser tomber entre les mains d’Amyranth.
— C’est trop généreux de ta part, l’ai-je taquiné. (Néanmoins, son air préoccupé m’a inquiétée.) Tu penses qu’ils l’ont déjà trouvé ?
Il a pincé les lèvres sans répondre.
— Tu sais, on pourrait repousser le cercle à demain soir et tous nous y mettre pour le localiser, ai-je suggéré.
— C’est hors de question, a-t-il rétorqué avec douceur. D’autant plus que nous savons que Ciaran y est mêlé. Tu dois rester en dehors de ça.
— Tu crois qu’il sait que j’existe ? Qu’il sait qu’Angus et Maeve ont eu une fille ? l’ai-je interrogé, prise de panique.
— Par la Déesse, j’espère bien que non… Viens, avant que je reparte, j’aimerais qu’on passe un peu de temps ensemble.
Hunter m’a prise par les poignets pour m’entraîner vers la chambre d’amis, où nous nous sommes étendus sur le lit. Allongée contre lui, j’aurais voulu l’agripper, le serrer de toutes mes forces pour oublier le désespoir et la peur qui m’habitaient. Je voulais ne plus jamais le lâcher.
Un jour, me suis-je dit, quand tout ça sera fini, nous ne nous quitterons plus.
* * *
Le temps que je me change, que je dispose les bougies et le sel, que je purifie le salon avec de la fumée de sauge et de cèdre, Hunter était parti et tous les autres étaient rentrés.
Alors que Bree et Robbie semblaient toujours garder leurs distances, Sky et Raven affichaient une complicité retrouvée. Elles ont rangé leurs sacs de shopping, puis nous avons poussé les meubles et roulé le tapis. Il serait sans doute étrange de former un cercle sans Jenna, Matt, Ethan, Sharon et les autres membres de Kithic.
Comme Hunter me l’avait demandé, j’ai informé notre groupe de la situation de Killian. Puis Sky a tracé à la craie un grand cercle sur le sol. Aux quatre points cardinaux, elle a posé une coupelle. La première contenait de l’eau, la deuxième, un bâtonnet d’encens pour l’air, la troisième, un cristal pour la terre et la dernière, une bougie pour le feu. Nous sommes entrés un par un dans le cercle et Sky l’a refermé derrière nous.
— Canalisons notre énergie et envoyons-la à Hunter pour l’aider à balayer les obstacles qui se dresseront sur sa route, a-t-elle suggéré. Nous venons ensemble honorer la Déesse et le Dieu. Nous leur demandons aide et conseil. Faites que notre magye soit pure et forte, faites que nous l’utilisions à bon escient.
Nous nous sommes donné la main en inspirant profondément. Robbie se tenait à ma droite, Bree à ma gauche. En déployant mes sens, j’ai perçu la présence familière de mes amis, et même les battements de leur cœur. Tous m’étaient chers, y compris Raven. Le coven nous unissait comme des alliés face aux ténèbres. Doucement, nous avons commencé à tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. La puissance montait en moi à mesure que j’absorbais l’énergie venue du ciel et de la terre.
Sky nous a demandé de visualiser la rune Thorn, symbole de l’adversité. Puis, tournant de plus en plus vite, nous avons répété une incantation pour lever les obstacles. Je sentais l’énergie vibrer autour de nous, passant de l’un à l’autre, gagnant en intensité. Le pâle visage de Sky était illuminé par la pureté de son pouvoir. Elle a tracé un sceau dans l’air, puis l’énergie s’est élevée au-dessus du cercle.
— Pour Hunter, a-t-elle annoncé.
Soudain, l’atmosphère a changé. Le flot de magye que nous avions invoqué était parti.
— Bravo, a conclu Sky, la mine satisfaite. Bien, tout le monde s’assoit et libère son énergie dans le sol.
— Il s’est vraiment passé quelque chose, a déclaré Robbie en s’accroupissant. Cette fois, je l’ai ressenti jusque dans ma peau.
— Comment savoir si cette énergie va bien bénéficier à Hunter sans se faire récupérer par les Woodbane ? a demandé Bree, visiblement inquiète.
— Je l’ai entourée d’un sort de protection, l’a rassurée Sky.
— Alors, maintenant, il devrait retrouver Killian ? s’est enquise Raven.
— Rien n’est certain, a répondu Sky en haussant les épaules. Killian semble être doué pour se dissimuler. Avec un peu de chance, notre aide ne sera pas vaine.
Pendant la demi-heure suivante, nous avons remis les meubles du salon en place tout en discutant de ce que nous ferions ensuite. Évidemment, personne n’était d’accord : Raven voulait aller danser – dans une boîte normale, cette fois-ci, sans sorciers –, Bree ne parlait que de billard et Robbie était tenté par un concert de jazz. Quant à moi, je préférais rester à l’appartement, au cas où Hunter rentrerait tôt. Je n’osais pas l’avouer aux autres de peur de passer pour une rabat-joie. De plus, j’étais fatiguée. C’était peut-être dû à ma dispute avec Robbie ou au cercle, en tout cas je me sentais vidée.
Du coup, nous n’avions encore rien décidé lorsque la porte de l’appartement s’est ouverte en grand : Hunter est entré, tirant Killian par le bras. Le sorcier aux cheveux longs avait l’air maussade. À l’évidence, Killian était venu contre son gré.
On devait tous le regarder bouche bée, car ce dernier a déclaré, le visage soudain illuminé par un sourire :
— Je sais, je sais, je suis incroyable !
— Tu vas bien ? lui ai-je demandé, étonnée du contraste entre ce Killian joyeux et le jeune homme effrayé de ma vision.
— Nickel ! Et toi, ma pauvre ? Ça doit être l’enfer de sortir avec Grincheux, a-t-il ajouté avec un signe de la main vers Hunter. Il a le chic pour casser l’ambiance…
— Tais-toi et assieds-toi, l’a coupé Hunter.
Killian a d’abord fait un détour par le frigo pour prendre un soda, puis il s’est installé sur le canapé comme s’il était chez lui.
— Je l’ai trouvé dans le quartier de Chelsea, caché dans un vieil immeuble abandonné, nous a expliqué Hunter.
— Qui a dit que je me cachais ? Je voulais juste être peinard. Personne ne t’a sonné, Traqueur.
— Tu aurais préféré que ton père te trouve en premier ?
— Et pourquoi pas ? Tant qu’il ne veut pas m’envoyer au lit de bonne heure… Et ne me parle plus de cette histoire de sacrifice ! C’est ridicule ! On vous paie donc pour ça, au Conseil ? Pour élaborer des théories de conspiration débiles ?
Je n’y comprenais plus rien. Ma vision m’avait-elle trompée ? Killian était-il assez puissant pour la contrôler ?
Hunter s’est tourné vers Bree.
— Tu penses que ton père accepterait que Killian dorme ici ce soir ?
— Probablement, a-t-elle répondu, même si cette idée ne semblait pas la réjouir.
— Très bien. Il pourra dormir avec Robbie et moi dans le salon, on a un autre matelas gonflable.
— J’ai hâte d’y être, a ronronné Killian avant de plonger son regard dans celui de Raven. Je savais qu’on se reverrait, beauté. Et si on allait prendre un verre tous les deux, histoire de faire mieux connaissance ?
— Ça suffit ! a rugi Sky.
Killian a haussé les épaules et s’est tourné vers moi.
— Ils prennent vite la mouche, tes copains, dis donc. Tout le monde se braque pour un rien. Et toi, tu es comme eux ou tu essaies de remonter le niveau ?
— Et toi, tu tentes de nous monter les uns contre les autres ? ai-je rétorqué, mais pas aussi sèchement que je l’aurais voulu.
Je n’y pouvais rien, il m’était sympathique. Une certaine complicité nous unissait, et ça me plaisait bien.
Le sourire de Killian s’est élargi un peu plus.
— C’est une idée, ça ! Ça mettrait un peu de piment !
— Oh ! j’ai l’impression qu’il y a assez de piment dans ta vie, l’a coupé Hunter. De toute façon, ce soir, tu ne vas nulle part. J’ai eu trop de mal à te retrouver pour risquer que tu t’enfuies ou que tu te fasses capturer.
— Tu regardes vraiment trop la télé, a sifflé Killian avec mépris.
— Vous nous excusez deux minutes ? l’ai-je interrompu en faisant signe à Sky et à Hunter de me suivre dans le bureau.
Après avoir fermé la porte, je me suis lancée :
— Je pense que vous devriez tous sortir pour me laisser seule avec lui.
— T’as perdu la raison ? a protesté Hunter.
— Mais non. Lui et moi, c’est comme si on… se connaissait depuis longtemps. Le courant passe bien, entre nous. Il ne flirte pas avec moi comme il le fait avec Raven. Bree et toi, Sky, vous ne pouvez visiblement pas l’encadrer. Quant à toi, Hunter, tu l’irrites autant qu’il t’agace. Je pense que, moi, je pourrais le faire parler si vous nous laissiez tous les deux.
— C’est trop dangereux…
— Je reconnais qu’il est insupportable, ai-je admis. Mais pas dangereux.
— Morgan sait se défendre, a déclaré Sky. Elle a raison, avec elle, il n’est pas aussi agressif qu’avec nous autres.
— OK, a finalement grommelé Hunter. À une condition : au moindre danger, tu m’envoies un message télépathique, Morgan. Je serai au café en bas de l’immeuble.
Je lui ai donné ma parole et, cinq minutes plus tard, je me suis retrouvée seule avec Killian, chacun de nous assis à un bout du canapé. Je me demandais comment je pouvais apprécier quelqu’un de si odieux. Cela n’avait rien à voir avec une quelconque attirance physique, et c’était pourtant très fort. Malgré son côté amoral et égoïste, je le trouvais vraiment sympa. Peut-être parce qu’il semblait lui aussi m’apprécier.
— Ça va, toi ? m’a-t-il demandé.
— Pourquoi ça n’irait pas ? ai-je rétorqué, surprise par sa sollicitude.
— On ne se connaît pas très bien, pourtant j’ai l’impression que tu n’as plus l’énergie de l’autre soir, dans la boîte de nuit. Comme si tu étais épuisée.
— Je suis fatiguée, c’est tout, ai-je répondu, sur mes gardes.
— Moi aussi… La journée a été longue, a-t-il ajouté en contemplant le matelas gonflable à ses pieds. Je crois que je vais aller me coucher comme un bon garçon, ça fera plaisir au Traqueur.
— Il essaie de te protéger.
— Je ne lui ai rien demandé !
— Tu as pourtant besoin d’aide. Ton propre père va tenter de te tuer.
— Arrête un peu, m’a-t-il interrompue en agitant la main. Le Traqueur m’a déjà sorti ces salades. Je vais te dire une chose : il y a peu de chances que mon père s’en prenne à moi. J’ai entendu dire qu’il visait bien plus haut que ça.
— Ton père est le chef d’Amyranth ?
Killian s’est levé pour se poster près de la fenêtre. Il a posé ses mains à plat contre la vitre pour contempler la nuit.
— Mon père est un sorcier très puissant. Je le respecte pour cela, et je me tiens à distance. Il n’a aucune raison de vouloir ma mort.
Il avait soigneusement évité de répondre à ma question.
— Et ta mère ? ai-je insisté.
Killian a éclaté de rire avant de se tourner vers moi.
— Grania ? Tu rêves. On a du mal à croire qu’elle descend d’une lignée de puissants sorciers de sang. Elle passe son temps à se plaindre, à jouer les martyres. Franchement, je comprends que mon père se soit barré de la maison. Moi-même, je suis parti dès que j’ai pu.
— Alors, tu es venu à New York pour rejoindre ton père ?
— Non. Grâce à lui, je me suis fait quelques… relations. C’est tout. Mon père n’est qu’une ordure égoïste. Nous ne sommes pas vraiment proches, tu vois ? a-t-il poursuivi avant de faire une pause pour vider sa canette d’un trait. Et toi ? C’est quoi, l’histoire de ta vie ?
J’ai haussé les épaules, préférant le silence aux mensonges.
— Tu es une sorcière de sang.
J’ai hoché la tête. De toute façon, je ne pouvais pas le lui cacher.
— Et assez puissante, a-t-il ajouté. Je le sens. Pour des raisons qui me dépassent, tu craques pour ce rabat-joie de Traqueur.
— Surveille ton langage.
— On dirait que j’ai trouvé ton point faible, a-t-il répondu en riant.
— Si tu ne fuyais pas ton père, alors qui ? ai-je insisté. Et ne me réponds pas « personne ».
Il a plongé ses yeux dans les miens, soudain très sérieux.
— Bon. Je vais être franc. Même si je ne crois pas à l’histoire du Traqueur, il est vrai que je ne suis pas en très bons termes avec Amyranth. J’étais plus ou moins des leurs, jusqu’à récemment. Sans être un initié, j’étais assez impliqué pour connaître certains de leurs secrets. Et puis… j’ai décidé de laisser tomber. Sauf qu’on ne quitte pas Amyranth comme ça. Et mon père a pris ma décision comme une attaque personnelle.
— Il a dû te falloir beaucoup de courage pour quitter Amyranth. Qu’est-ce qui t’y a poussé ?
— Je n’étais pas d’accord avec leur programme, voilà tout, a-t-il répondu en haussant les épaules.
— Et pourquoi ? l’ai-je pressé, sentant que j’allais enfin apprendre quelque chose.
— Trop de devoirs à la maison, m’a-t-il lancé en me faisant un clin d’œil. Je n’avais plus une seconde de libre, alors que New York est une ville géniale. En fait, j’avais l’impression de jouer une des sorcières dans une mauvaise adaptation de Macbeth. Je me suis lassé, ça se comprend, non ?
Je ne savais plus s’il était sincère ou s’il se fichait de moi.
— Je pense…
Je n’ai pas pu finir ma phrase : soudain, mes sens ont déclenché l’alerte rouge. Killian a lui aussi perçu quelque chose : il scrutait la pièce pour découvrir la source du danger. La menace était si présente qu’elle en semblait presque palpable.
— Qu’est-ce que c’est ? ai-je demandé.
— Quelqu’un essaie d’entrer dans l’appartement.
J’ai tout de suite envoyé un message à Hunter, puis j’ai couru jusqu’au système de vidéosurveillance : personne dans le hall de l’immeuble. J’ai appuyé sur le bouton d’appel du concierge, mais il m’a dit n’avoir vu aucun visiteur. Killian a jeté un œil dans le judas de la porte : le couloir était lui aussi désert.
— Quelqu’un nous observe, a déclaré Killian. Quelqu’un qui nourrit de mauvaises intentions.
Tout à coup, une forme est venue se cogner contre la fenêtre et le bruit m’a fait sauter au plafond. J’ai cru apercevoir des ailes qui battaient.
— Ouf ! ai-je soupiré, soulagée. Ce n’était qu’un pigeon ! J’ai cru qu’on essayait de fracturer la fenêtre…
La porte d’entrée s’est ouverte brutalement, et Hunter s’est rué vers moi.
— Qu’est-ce qui se passe ? a-t-il demandé, à bout de souffle.
— Il y a quelqu’un dehors, lui ai-je appris en résistant à l’envie de me jeter dans ses bras. Quelqu’un qui nous observe.
— Quoi ? Raconte-moi tout depuis le début.
Je lui ai expliqué ce qui s’était passé en bafouillant. Killian est resté silencieux et s’est contenté de hocher la tête de temps en temps, livide.
La mine sombre, Hunter a passé l’appartement au peigne fin, ses sens déployés à leur maximum.
— Rien, a-t-il lâché en revenant dans le salon. La puissance qui voulait entrer est manifestement partie. Et toi, Killian, tu as repéré quelque chose qui serait susceptible de nous aider ?
— Non. Rien du tout, a-t-il rétorqué, toujours aussi pâle. Bon, moi, je suis claqué. Bonne nuit.
Ignorant le matelas gonflable, il s’est allongé sur le canapé en nous tournant le dos.
Peu après, les autres sont rentrés. Ils avaient passé la soirée dans un club de jazz fréquenté par des cinquantenaires, à écouter un groupe horriblement mauvais. Ils discutaient bruyamment, se renvoyant la balle pour savoir qui avait eu cette idée déplorable. Pendant ce temps, Killian restait immobile, les yeux clos. Il semblait dormir, en dépit du brouhaha ambiant.
Je n’ai pas tardé à me retirer dans la chambre d’amis, où je me suis effondrée sur le lit. La journée avait été riche en événements et, malgré les nombreuses questions qui m’assaillaient, je me suis endormie aussitôt.
Le lendemain matin, un peu avant dix heures, les jurons répétés de Hunter m’ont réveillée.
Killian avait disparu.